Il y a une question que je déteste.
« Quelle est ta couleur préférée ? »
Ou pire : « Quel est ton artiste préféré ? »
Je sais que c’est une question anodine, une simple tentative de small talk. Mais à chaque fois, je bloque. Parce que répondre « le bleu », ça voudrait dire quoi exactement ? Que je n’aime pas le rouge ? Que l’orange ne compte pas ?
Pour moi, c’est comme si on me disait : « C’est la fin du monde, tu ne peux écouter qu’une seule chanson en boucle jusqu’à la fin de ta vie, c’est laquelle ? » Ben… il n’y en a pas une. Il y en a dix, vingt, qui dépendent de mon humeur, du contexte, du moment de la journée. Me forcer à en choisir une seule, c’est mutiler toutes les autres possibilités.
Et quand je regarde les détails ma vie perso et professionnelle, je me rends compte que c’est un peu pareil.
Si je fais le tour de ces dernières années, je vois un vrai un gros tas de projets plus ou moins abandonnés. Un appareil photo qui prend la poussière. Des workflows n8n à moitié terminés. Un VPS avec des services que j’ai montés, testés, puis abandonnés pour autre chose. Des formations commencées. Des langages de programmation appris puis délaissés.
Pendant longtemps, j’en ai eu honte. Parce que la société a un mot pour ça : dilettante. Et je me repétai : « Tu es chaotique, tu manques de détermination, tu ne sais pas te fixer, tu commences tout sans jamais rien terminer vraiment ». Pour résumer, comme beaucoup, je me suis senti imposteur avec cette question qui tourne en tete « et toi, tu fais quoi exactement ? »
Mais récemment, je suis tombé sur un concept qui a tout changé dans ma façon de voir les choses. Et si ce chaos n’était pas un défaut, mais une stratégie de survie ? Et si mon incapacité à choisir « une seule chose » était précisément ce qui me rendait adaptable et performant dans les choses que j’entreprends ?
Le mensonge de l’hyperspécialisation
Pendant tout le XXe siècle, le monde du travail a valorisé un seul type de profil : le spécialiste. Celui qui creuse un trou d’un kilomètre de profondeur dans son domaine. L’expert pointu. Le profil en forme de T : des connaissances générales, mais une spécialité ultra-développée.
Sauf que voilà : on ne vit plus dans un environnement stable. Les industries changent tous les 5 ans. Les outils que tu maîtrises aujourd’hui sont obsolètes demain. Les clients avec qui tu travailles évoluent, leurs besoins se transforment.
Dans ce contexte, le spécialiste est fragile. Si son industrie s’effondre, il devient obsolète du jour au lendemain. Moi, avec mon background SEO, j’ai vu des experts en link building perdre toute leur valeur du jour où Google a sorti Penguin. Des pros du keyword stuffing devenus inutiles en une mise à jour d’algorithme.
Mon cerveau, instinctivement, l’a toujours su. C’est pour ça que je dérive. Que je passe de l’automatisation aux workflows, puis à la sécurité serveur, puis à l’intégration d’IA, puis à la stratégie de contenu. Pas par manque de focus, mais par adaptation et instinct.

L’esprit en forme de M (et pourquoi je ne suis pas en T)
J’ai appris qu’en psychologie cognitive, il existe un concept appelé l’esprit en forme de M. Contrairement au profil en T (généraliste avec une spécialité), le profil en M possède plusieurs piliers de profondeur connectés par un pont de curiosité.
Concrètement, ça veut dire quoi pour moi ?
Je ne suis pas juste SEO. Je suis :
- SEO avec une expertise en architecture thématique
- Développeur WordPress (avec une préférence pour GeneratePress et les automatisations)
- Spécialiste n8n pour créer des workflows d’automatisation
- Amateur de self-hosting et de sécurité serveur
- Intégré des APIs (DataForSEO, Claude, Replicate…)
Ces compétences ne sont pas dispersées au hasard. Elles se nourrissent mutuellement. Mon expertise SEO m’a poussé vers l’automatisation. L’automatisation m’a forcé à comprendre les APIs. Les APIs m’ont amené à gérer mes propres serveurs. Et tout ça ensemble me permet de proposer des solutions que personne d’autre n’offre.
C’est ce qu’on appelle le transfert lointain : prendre un concept d’un domaine totalement différent et l’appliquer à un autre. Pas juste résoudre les mêmes problèmes avec les mêmes outils, mais créer des solutions innovantes en croisant des univers qui ne se parlent jamais.

Mon système pour ne pas tout faire en même temps
Sauf que… comprendre tout ça ne résout pas le problème immédiat : l’épuisement.
Parce que oui, avoir 15 projets en cours, c’est usant. Se sentir toujours au départ, jamais expert absolu, ça pèse. Voir des gens ultra-spécialisés cartonner dans leur niche pendant que toi, tu papillonnes, ça fait douter.
La solution que j’ai trouvée ? Voir ma vie en saisons.

Je ne peux pas tout faire en même temps. Mais je peux faire plusieurs choses à la suite, en leur donnant chacune leur moment de gloire. Par exemple :
- Q4 2024 : gros focus sur les workflows n8n et l’intégration Claude API pour automatiser les briefs SEO
- Q1 2025 : migration de sites clients, architecture de contenu, cluster thématique
- Q2 : peut-être que je vais me remettre sérieusement à Docker et aux conteneurs, je ne sais pas encore
L’idée, c’est de ne pas s’excuser de changer de focus. Mais d’accepter que chaque compétence a sa saison. Et que toutes finiront par converger dans des projets qui n’existeraient pas sans cette diversité.
La « redondance » comme assurance-vie
Si on en croit la biologie évolutionniste, la redondance n’est pas un gaspillage, c’est une force.
Les éléphants ont une redondance génétique massive qui les protège contre les cancers. Les systèmes informatiques redondants ne tombent jamais complètement en panne. Et moi, avec mes multiples compétences, je suis anti-fragile.
Si demain le SEO disparaît (hypothèse extrême, mais bon), je peux pivoter vers le dev WordPress. Si WordPress meurt, je maîtrise l’automatisation. Si l’automatisation devient obsolète, j’ai mes compétences en stratégie de contenu, en self-hosting, en intégration d’IA, etc…
Chaque compétence est un filet de sécurité, pas une distraction.

La tyrannie du truc « préféré »
Il y a quelque chose qui me fascine dans cette obsession qu’a la société pour les choix uniques.
Ton film préféré ? Ta passion principale ? Ton expertise de prédilection ? Ton dessert favori ? Ta chanson culte ?
Comme si la vie était une liste de cases à cocher, et qu’il fallait absolument en noircir une seule par catégorie, où chaque réponse doit être binaire.
Quand on me demande ma couleur préférée, je ne peux pas répondre. Pas parce que je suis indécis. Mais parce que le bleu que j’adore pour un ciel d’hiver n’a rien à voir avec l’orange d’un coucher de soleil ou le vert d’une forêt au printemps. Les choisir l’un contre l’autre n’a aucun sens pour moi.
Et c’est pareil pour mes compétences.
« Alors tu es quoi, SEO ou développeur ? »
Les deux mon commandant mais aussi « automaticien » et stratège de contenu et amateur de configuration de serveurs et geek informatique testant sans cesse de nouvelles techno etc…
« Oui mais tu te spécialises dans quoi ? »
Ben dans rien ou dans tout, ça dépend du projet.
Il y a quelque temps, lors d’un atelier en Andorre, Laurent Bourrelly (SEO français, inventeur du cocon sémantique et spécialiste IA générative en local) a dit quelque chose qui m’a marqué. En parlant de moi, il a dit : « La force de Grégory, c’est justement qu’on peut parler de tout avec lui. Il en connaît énormément sur beaucoup de sujets différents. C’est sa grande force : il peut s’adapter très facilement. »
Sur le moment, j’ai presque eu envie de m’excuser. Comme si connaître « beaucoup de choses sur beaucoup de sujets » était moins légitime que connaître « tout sur un seul sujet ». Mais en y repensant, j’ai réalisé que c’était exactement ça, ma valeur, merci Laurent pour ton retour franc et honnête.
Cette incapacité à cocher une seule case, ce n’est pas un bug. C’est précisément ce qui me permet de construire des solutions que personne d’autre ne propose. Parce que personne d’autre ne croise ces domaines-là et j’adore cela.
Le monde veut que je choisisse entre SEO ou automatisation. Moi, je fais les deux en même temps, et ça donne des workflows que mes clients n’auraient jamais imaginés possibles.

Faire la paix avec mes projets inachevés
Alors oui, j’ai des appareils photos qui prennent la poussière. Et un blog avec des articles non publiés. Et des projets Docker que j’ai abandonnés à 60 %. Et non, je ne peux toujours pas te dire quelle est ma chanson préférée, ni ma couleur préférée, ni mon langage de programmation préféré.
Mais je refuse de m’excuser pour ça.
Parce que chaque projet, même inachevé, a été un trimestre dans l’université de ma propre création. Parce que je ne suis pas un spécialiste fragile, je me sens plutôt comme une passerelle entre des mondes et univers. Et parce que dans un environnement hostile qui change constamment, ma capacité à dériver est ma plus grande force.
Si toi aussi tu te sens dispersé, si on te reproche de ne jamais finir ce que tu commences, si tu te sens imposteur parce que tu n’es « expert » en rien, si on te demande « c’est quoi ton truc » et que tu bloques parce qu’il n’y en a pas qu’un seul… peut-être que tu n’es pas chaotique. Peut-être que tu construis juste ton esprit en forme de M.
Et ça, c’est une superpuissance.